Longtemps cantonné au champ de l’expérimentation, le transport par drone s’invite progressivement dans le débat sur l’organisation logistique hospitalière. Une étude clinique conduite par le GHT Somme Littoral Sud apporte aujourd’hui des données scientifiques solides, démontrant que cette solution répond aux exigences de la biologie médicale tout en ouvrant de nouvelles perspectives pour les groupements hospitaliers de territoire (GHT).
Un enjeu critique : sécuriser la phase pré-analytique
La phase pré-analytique occupe une place centrale dans la qualité des examens de biologie médicale. Elle mobilise des processus complexes, fortement structurés et encadrés par la norme ISO 15189, et conditionne directement la fiabilité des résultats sur lesquels repose une large part des décisions médicales.
Dans un contexte de mutualisation croissante des plateaux techniques au sein des groupements hospitaliers de territoire, le transport des échantillons devient un enjeu organisationnel majeur. Il ne s’agit pas de remettre en cause les pratiques existantes, mais d’accompagner le travail des équipes de biologie et de logistique en leur apportant des solutions capables de garantir des délais maîtrisés, une traçabilité renforcée et une qualité constante.
Si le transport routier constitue aujourd’hui la solution de référence, l’étude menée par le GHT Somme Littoral Sud, dans la foulée de celle réalisée par le CH de Valenciennes, s’inscrit dans une démarche d’amélioration continue. Son objectif est d’évaluer si le drone peut venir compléter l’arsenal logistique existant, en tant que solution fiable, maîtrisée et pleinement compatible avec les exigences de la norme ISO 15189.
En apportant une validation scientifique rigoureuse, ce travail contribue à faire évoluer le drone du statut d’innovation technologique vers celui de solution logistique crédible et opérationnelle, au service de l’organisation territoriale des soins.
Une étude conduite en conditions réelles de foctionnement
L’originalité de ce travail réside dans son caractère opérationnel. Les vols ont été réalisés entre trois établissements hospitaliers le centre hospitalier de Montreuil-sur Mer, le centre hospitalier d’Abbeville et le CHU Amiens-Picardie sur une distance de 99 kilomètres, avec décollage et atterrissage au sein même des enceintes hospitalières. Il s’agit aussi du couloir aérien le plus long octroyé pour du transport de produits de santé par drones en France.
Les drones ont survolé dans un cadre réglementaire strict validé par la Direction générale de l’aviation civile (DGAC). Cette configuration visait à se rapprocher au plus près des conditions d’un usage quotidien, au-delà d’un simple démonstrateur technologique. Deux protocoles ont été déployés :
• TRANS-AIRGHT, un essai clinique interventionnel incluant 30 volontaires sains, comparant directement le transport par drone au transport routier.
• PATH-AIRGHT, une étude observationnelle portant sur 126 patients hospitalisés, comparant des échantillons transportés par drone à des échantillons non transportés.
Des conditions de transport strictement maîtrisées
Conformément aux exigences de la norme ISO 15189, les équipes ont porté une attention particulière aux paramètres pré-analytiques. Les résultats montrent que le drone permet de garantir un maintien rigoureux des températures, qu’elles soient ambiantes (15–25 °C), réfrigérées (2–8 °C) ou congelées (−30 à −20 °C).
Fait notable, des températures de congélation ont pu être maintenues pendant près de six heures grâce à un conditionnement adapté et à des dispositifs de contrôle thermique performants. Les échantillons étaient conditionnés dans des emballages certifiés UN3373, intégrant des systèmes de traçabilité temps-température conformes aux standards en vigueur.
Ces éléments témoignent de la robustesse et de la fiabilité logistique du dispositif, compatibles avec les exigences d’un usage hospitalier régulier.
Impact analytique : des écarts mesurés, sans conséquence clinique
L’analyse des résultats biologiques a mis en évidence quelques variations statistiques pour certains paramètres sensibles, notamment la natrémie, les folates, la gamma glutamyl transférase (GGT), la numération plaquettaire et la glycémie mesurée dans des tubes héparinés.
Ces variations, bien connues des biologistes, sont principalement liées au délai pré analytique et au type de tube utilisé. Elles sont restées dans les limites de tolérance définies par la norme ISO 15189 et n’ont entraîné aucune modification de l’interprétation clinique des résultats.
Un seul cas isolé d’élévation des D-dimères chez un volontaire sain a été observé. Celui-ci était associé à un délai pré-analytique excessif et aurait, en pratique courante, conduit à une demande de contrôle du prélèvement. Les auteurs concluent ainsi à l’absence de perte de chance pour les patients.
Une compatibilité confirmée avec les analyses spécialisées
Au-delà de la biochimie courante, l’étude a évalué l’impact du transport par drone sur des analyses critiques pour la prise en charge hospitalière. En microbiologie, les délais de positivité des hémocultures se sont révélés comparables à ceux observés avec le transport traditionnel.
Les analyses cytobactériologiques urinaires n’ont montré aucune altération significative. En virologie, les tests PCR portant sur des virus à ADN et à ARN (SARS-CoV-2, grippe, CMV, HPV) sont restés strictement comparables, y compris après transport à température de congélation. Ces résultats sont particulièrement significatifs dans un contexte de gestion des urgences et de situations épidémiques.
Le drone, un levier organisationnel pour les GHT
Les auteurs soulignent que le transport par drone s’inscrit comme une solution logistique pleinement intégrée aux organisations existantes. Son apport ne se limite pas uniquement éventuel gain de temps, variable selon les contextes territoriaux, mais repose aussi tout sur la fiabilisation, la traçabilité et la sécurisation des flux logistiques inter-établissements.
À l’échelle d’un GHT, le transport par drone apparaît ainsi comme un levier opérationnel pour accompagner la mutualisation des plateaux techniques, renforcer la continuité d’activité et disposer d’une solution logistique qualifiée, conforme aux exigences réglementaires et aux standards de qualité de la biologie médicale.
Une innovation désormais étayée par des données cliniques
En conclusion, cette étude menée par une équipedu GHT Somme Littoral Sud marque une étape importante dans l’adoption du drone en santé. Elle démontre que le transport d’échantillons biologiques sur longue distance peut être réalisé en conditions réelles, sans altération clinique des résultats et dans le respect de la norme ISO 15189.
En apportant une validation scientifique rigoureuse, ce travail contribue à faire évoluer le drone du statut d’innovation technologique vers celui de solution logistique crédible et opérationnelle, au service de l’organisation territoriale des soins.
Auteurs de l'étude :
- Baptiste Demey, MCU-PH en Virologie, CHU Amiens, Laboratoire AGIR UR 4294
- Olivier Bury, Responsable Métrologie, CHU Amiens
- Morgane Choquet, MCU-PH, CHU Amiens, AGIR Laboratory UR 4294
- Julie Fontaine, CHU Amiens
- Myriam Dollerschell, CHU Amiens
- Hugo Thorel, CHU Amiens
- Charlotte Durand-Maugard, CHU Amiens
- Olivier Leroy, Cadre supérieur de santé, CHU Amiens
- Mathieu Pecquet, Laboratoire du CHAM
- Annelise Voyer, CHU Amiens
- Gautier Dhaussy, Co-fondateur, Delivrone
- Sandrine Castelain, Biologiste médicale, CHU Amiens, Enseignant/Chercheur, Laboratoire AGIR UR 4294